Le destin d'une bourgeoise dans une arène de fauves

Por Venezuela Real - 3 de Julio, 2008, 20:15, Categoría: Prensa Internacional

Le Figaro - France
Juillet 03, 2008

Six ans ! Ingrid Betancourt est restée prisonnière pendant plus de six ans dans une jungle où l'on étouffe dès qu'on y pénètre. Son drame fut d'abord celui d'une fonceuse, d'une bourgeoise rebelle tombée dans une arène de fauves, l'illustration d'une croisade illusoire du bien contre le mal dans un univers préhistorique où seuls l'instinct, la cruauté et la chance comptent. Tout, chez cette femme devenue le symbole de l'élégance morale contre la sauvagerie de ses ravisseurs, raconte la distance entre l'avenue Foch et la jungle colombienne, entre un monde européen policé dans lequel « Ingrid » était belle, rayonnante, brillante, et celui, barbare, des narcotrafiquants composant les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), dans les griffes desquels M me  Betancourt est apparue par vidéo interposée abandonnée, décharnée, contemplant la mort comme si elle la quémandait.

Cette image de grande bourgeoise enchaînée, torturée par des hommes impitoyables, était puissante. Elle symbolisa les antagonismes de notre époque, notre monde de nantis qui toujours veut représenter le « bien », se présenter sous le meilleur angle en donnant des leçons de morale aux bandits du tiers-monde, ces derniers méritant, selon les uns, d'être anéantis, ou, selon les autres, la sympathie de l'éducateur. La photographie de Betancourt calmement soumise à son destin ramenait à d'autres représentations, bibliques celles-là, dans notre Europe sans Dieu, mais toujours imprégnée de valeurs chrétiennes. Au-delà de l'icône de la Pieta, et d'une façon plus malsaine, Ingrid Betancourt a fasciné en Europe et en Amérique du Nord parce qu'à chaque seconde, nous nous inquiétions pour elle : elle a failli mourir.

La jungle, c'est le néant, un univers sombre et glauque. « Ingrid », dans cette soupe primitive, était une flamme vacillante. Chacun retenait donc son souffle, comme dans les corridas, lorsque le taureau, soudain ébloui par le soleil, pénètre dans l'arène, et s'arrête brusquement face au toréador et au public : la foule alors fait silence une seconde ou deux, car, elle le sait, il y aura sacrifice. La mort maintenant va prendre une vie.

«  La souffrance d'Ingrid » ou « Ingrid en danger ! » titraient les journaux depuis plus de six ans : tous les hommes politiques français, qui sont des instinctifs, s'étaient précipités au secours de M me  Betancourt, car sa cause était émouvante, édifiante, populaire, en un mot « humanitaire ». Son portrait fut affiché sur des centaines de façades de mairies, dont elle a été faite « citoyenne d'honneur » . Les livres qui lui sont consacrés ont fait d'elle une héroïne, puis l'otage familier de chaque foyer.

Comment « Ingrid » est-elle devenue l'incarnation de la bravoure et de l'intégrité, dans nos sociétés ? Comment, au départ, une simple opération de marketing d'un éditeur s'est-elle transformée en crise brouillant les relations entre la France, la Colombie, le Brésil et le Venezuela ? Comment la diplomatie française, par ses maladresses, a-t-elle condamné Betancourt à une si longue attente ?

C'est une histoire en trois épisodes.

Le premier est heureux. M me  Betancourt est née en 1961, à Bogota. Son père, ministre de l'Éducation puis ambassadeur à l'Unesco, était l'une des figures de l'intelligentsia colombienne. Les Betancourt étaient du cercle de ces quelques familles régnant depuis longtemps sur la vie politique de leur pays. La mère d'Ingrid, Yolanda Pulecio, n'appartient pas à ce milieu cultivé, elle était une reine de beauté. Mais elle s'adapta, elle baptisa ses deux filles Astrid et Ingrid parce qu'elle aimait beaucoup les contes d'Andersen, elle les éleva avec de bons principes, généreux, à Paris, dans un immense appartement de l'avenue Foch.

Entre Washington, Paris, Bogota et une école anglaise, Ingrid a reçu une éducation cosmopolite, banale dans son environnement social, où les jeunes Colombiens étudient d'habitude à Yale, Harvard ou Princeton. Pour Ingrid, ce fut Sciences Po à Paris. Elle y rencontra Fabrice Delloye, qui devint son premier mari et le père de ses deux enfants, Mélanie et Lorenzo. Elle y croisa également un jeune chargé de conférence, Dominique de Villepin, qui avait conservé d'excellents souvenirs de vacances à Bogota, un garçon vibrant d'enthousiasme avec lequel elle ne perdit pas le contact. À 18 ans, la jeune femme qui en voulait à son père de ne pas s'être présenté à la présidence de la République, ne cachait pas son ambition : « Je veux devenir président de la République de mon pays », affirmait-elle. En attendant, elle devint française par son mariage, et suivit son diplomate d'époux à Quito, aux Seychelles et à Los Angeles.

C'était l'époque où la Colombie, gangrenée par les narcotrafiquants alors au sommet de leur puissance, vivait un cauchemar. Les élites du pays, soutenues par George Bush père, avaient déclaré la guerre aux cartels de Cali et de Medellin. Bogota était à feu et à sang, secouée quotidiennement par des bombes. Il ne se passait pas de jour sans assassinats de journalistes ou d'hommes politiques valeureux. Cette lutte à mort, dont les Colombiens étaient les premières victimes, visait à repousser les trafiquants de drogue de la Colombie jusqu'au Pérou. Au large de Carthagène, l'US Air Force abattait systématiquement tous les petits avions suspectés de transporter de la cocaïne. Les narcotrafiquants achetaient des sous-marins pour contourner ce blocus (1). Rarement la violence en Colombie avait atteint de pareils sommets. En 1989, Luis Carlos Galan, candidat à la présidentielle, partisan de l'extradition des narcotrafiquants vers les États-Unis, fut assassiné en plein meeting. La mère d'Ingrid, élue députée, était l'un des animateurs de sa campagne.
Un an plus tard, en 1990, la vie de Mme Betancourt rebondit, et commença à se transformer en saga. Elle quitta mari et enfants, et s'installa à Bogota. Elle y débarqua « pour sauver la Colombie », expliqua-t-elle, puis elle écarquilla les yeux en découvrant que son pays n'était pas l'Europe occidentale. Elle se fit élire députée en distribuant des préservatifs aux feux de croisement pour, dit-elle, « protéger la Colombie du sida de la corruption ». Grisée par son succès, elle dénonça le clientélisme et la corruption qui régissent la vie politique locale. L'establishment de Bogota ne le lui pardonna pas. « Ingrid » la justicière publia un premier livre, qui dénonçait le financement occulte de la campagne du président de son parti politique, Ernesto Samper. Caracolant sur le cheval de bataille de la vertu et de la hardiesse, elle créa son parti, Oxigeno Verde, avec son second mari, le publicitaire Juan Carlos Lecompte. Tout lui souriait : elle avait 37 ans, elle fut triomphalement élue sénatrice en 1998. Elle devient alors la coqueluche des magazines féminins français.

C'est en 2001 que cette notoriété l'amena à commettre une erreur lourde de conséquences : poussée par un éditeur à succès, elle publia, en France d'abord, une autobiographie (2) que le public colombien n'oublierait pas avant longtemps. Elle y présentait son destin de femme admirable : « Je découvre surtout l'espoir que ma seule présence soulève dans le peuple », écrivait-elle, passablement mégalomane. L'écrivain colombien Oscar Collazos railla son « irrémédiable snobisme » , et les médias à Bogota, qui avaient payé le prix du sang dans la lutte contre les narcotrafiquants, se moquèrent des vantardises de « la Jeanne d'Arc des Andes » . Dès lors, l'idée qu'elle avait trahi son pays, depuis la France, s'installa dans les esprits à Bogota.

En 2002, elle se présenta néanmoins à la présidentielle du 26 mai. Elle distribua du Viagra dans les rues, pour « redresser le pays ». Mais le charme n'opérait plus. Elle voulait incarner la lutte contre la corruption, elle se trompait de thème. Ce n'était plus la priorité des Colombiens : ils ne rêvaient que de paix civile. Et sur ce sujet également, Mme Betancourt fit fausse route : elle prônait la négociation avec les Farc, alors que son rival Alvaro Uribe campait sur une ligne dure. Trois mois avant le scrutin, la candidate d'Oxigeno était créditée d'un résultat désastreux, 2 % des intentions de vote. Car les Farc venaient de rompre les négociations avec le gouvernement, en enlevant le 20 février le président de la commission de paix du Sénat, Jorge Eduardo Gechem.
Trois jours plus tard, accompagné du photographe de Marie-Claire Alain Keler, la candidate insista pour s'enfoncer en voiture dans une zone tenue par les guérilleros. Elle fut enlevée, rejoignant une cinquantaine d'autres prisonniers politiques et plus de mille autres otages des Farc, séquestrés, eux, pour obtenir des rançons.

Ce 23 février 2002 marqua le début de son cauchemar. La légende d'« Ingrid » a pris racine dans l'émotion de ses enfants. La famille, ce qui était naturel, mobilisa l'opinion publique. Elle ne le fit qu'en France, car en Colombie, Mme Betancourt ne suscitait pas de compassion particulière. Elle n'était qu'un otage parmi 2 500 autres. À Paris, il n'y avait qu'elle.

« Ingrid » comptait tant d'amis en France dans les cercles de la presse et du pouvoir, que la gestion de cette affaire prit un tour malsain. Au ministère des Affaires étrangères, on confia la négociation à un proche de la famille, un ambassadeur qui ne pouvait pas avoir le sang-froid nécessaire pour être l'homme de la situation. Pire : les Français tentèrent de « doubler » les Colombiens, en négociant secrètement avec cette organisation mafieuse de narcotrafiquants qu'étaient devenues les Farc. En juillet 2003, l'intrigue tourna à la farce, lorsque Dominique de Villepin envoya au Brésil - sans en avertir le président Lula -, un Hercule C 130 rempli d'agents secrets français pour délivrer « Ingrid ». Nicolas Sarkozy apprécia fort peu de découvrir cette expédition de Pieds Nickelés, alors qu'il se trouvait en visite officielle à Bogota.

Le pire cependant avait été commis : désormais, les Farc avaient compris qu'Ingrid Betancourt était leur unique passeport de survie. Le sort de la jeune femme était scellé : elle était devenue si précieuse pour la France - et donc pour ses geôliers -, qu'elle serait la dernière qu'ils libéreraient. Mme Betancourt l'a réalisé, et encore davantage sans doute en voyant d'autres otages, encore au début 2008, partir vers la liberté, sans elle. Il a fallu l'opération héliportée de l'armée colombienne, hier, pour que le miracle s'accomplisse.





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